Récemment, un agent — bien humain — m’appelle. Il a été sollicité par un artiste pour l’aider à diffuser son catalogue d’œuvres. Il me demande mon avis.

J’improvise, comme d’habitude : trouver un lieu prestigieux pour une rétrospective, monter un plan-presse local et spécialisé, concevoir un visuel fort pour l’affiche et la communication web… bref, le kit de survie du bon attaché culturel.
Silence. Puis il dit :
— C’est marrant, c’est exactement ce que ChatGPT m’a dit. Comment t’as fait pour le consulter aussi vite ?
J’aurais pu lui répondre que non, ChatGPT n’est pas la panacée, que moi, humain, je sais encore penser. Mais voilà.
Je vois chaque jour des pros expliquer, la main sur le cœur, que l’intelligence artificielle ne fera jamais aussi bien qu’eux. Les développeurs informatique, par exemple. Une opinion souvent dictée par l’angoisse : celle d’avoir passé des années à apprendre à coder, pour se faire doubler dans un virage par un bolide IA alors qu’ils sont encore à dos d’âne.
(Prompt Midjourney : un développeur web anxieux, sur un âne, se fait doubler par un bolide dans un virage. Pardon, je m’égare.)
Remplacez “développement informatique” par “juridiste”, “enseignant”, “médecin”, “physicien nicléaire”, “directeur marketing” ou “sociologue”… Le tableau est le même. Ce à quoi on assiste n’est pas une dystopie faite de robots malveillants, mais une déflagration économique dont on parle trop peu : la soudaine inutilité de nos savoir-faire. Boum. Tu ne sers plus à rien.
Sur le plan économique, la question est simple : où est passée la valeur ?
Jusqu’ici, un schéma clair : un donneur d’ordre — entreprise ou État — identifie un besoin, puis fait appel à un prestataire, qui lui-même sollicite un sous-traitant. S’ensuit une circulation de savoirs, d’activité, de valeur. Une mécanique chère à Keynes… et à moi.
Mais avec l’IA, le donneur d’ordre n’a plus besoin de personne. Il peut produire le job lui-même, plus vite, mieux, et pour moins cher — tout en s’en attribuant les lauriers. Résultat : le donneur d’ordre devient le goulot d’étranglement de la valeur. Pire encore, il n’est plus donneur d’ordres. Seulement goulot.
Et ce goulot s’étend. Dans les entreprises, par exemple, Tobi Lütke, PDG de Shopify, a récemment prévenu ses équipes : avant toute embauche, il faudra désormais démontrer que l’IA ne peut pas faire le travail en question. Selon lui, savoir manier l’IA devient un prérequis pour travailler. C’est le goulot social qui s’ajoute au goulot économique.
Et puis, s'il lui reste une dernière raison de déléguer, comment le donneur d'ordre choisira-t-il son prestataire ? Chacun pouvant incarner, indifféremment, le job des autres. À nos métier d’origine ? Non : ils sont voués à disparaitre. Alors à notre manière d’incarner la fonction ? Peut-être. C’est là, peut-être que résidera notre ultime manière de faire la différence : dans la façon, dans la manière, dans le style.
Évaluation du Risque d'Automatisation par l'IA